Y comme Yaute

Ceux qui savent doivent se dire « Enfin ! Je finissais par croire qu’elle n’allait pas en parler ». Pour les autres : la Yaute, c’est le nom que les habitants de Haute-Savoie donnent affectueusement à leur département, car yaute (ou hiaute) signifie « haute » dans le parler savoyard. C’est « la yaute » par opposition à l’autre département avec lequel elle forme la région de Savoie et qui, contre toute attente, ne s’appelle pas la Basse-Savoie mais simplement la Savoie.
Avant de m’offrir l’opportunité de relever le colossal défi consistant à trouver un sujet pour la lettre Y du #challengeAZ, la Haute-Savoie a été une terre d’accueil pour de nombreux immigrés venus d’Italie, au rang desquels figurent mon père, trois de ses frères et un nombre non négligeable de ses cousins ou voisins. Elle est aussi le berceau de ma famille maternelle, et ce depuis au moins aussi loin que les registres des officiers, prêtres et tabellions permettent de remonter. Cet article, qui est (presque) le dernier du challenge 2014, me permet donc d’aborder un sujet qui me touche de près puisque, si je ne suis pas « de la haute », je suis « de la yaute » !

Pour les habitants des États de Savoie, les Alpes ne constituaient pas une frontière géopolitique et n’ont jamais vraiment été vues comme un obstacle aux déplacements. Tout au plus les compliquaient-elles, mais les montagnards ont l’habitude des chemins escarpés et des passages de cols. Les ducs de Savoie puis les rois de Piémont-Sardaigne avaient des résidences à Chambéry ou à Turin et leurs sujets de Savoie et du Piémont entretenaient des relations régulières. La frontière instaurée en 1860 le long de la crête des Alpes n’a pas mis un terme à ces relations séculaires.
Le Piémont et le Val d’Aoste sont d’ailleurs les principales régions pourvoyeuses de main-d’œuvre italienne en Savoie jusqu’en 1880. Ils y sont mineurs, agriculteurs, bûcherons, marchands ambulants…
Evolution de la population des Italiens en Savoie par rapport à la population totale, entre 1861 et 1931 *
Année Population de la Savoie Italiens Population de la Haute-Savoie Italiens
Nombre % Nombre %
1861 275.039 1925 0,7 267.496
1872 267.958 3689 1,4 273.027 1730 0,6
1881 266.438 6284 2,4 274.087 2695 1,0
1891 263.297 8695 3,3 268.471 3660 1,4
1901 254.781 9067 3,6 263.803 3554 1,3
1911 247.890 9883 4,0 255.137 4980 2,0
1921 247.890 11.592 4,7 236.668 5058 2,1
1931 235.965 21.778 9,2 252.794 15.404 6,1
1936 239.010 20.240 8,5 259.961 14.696 5,7

Après 1880, le développement économique du département de la Savoie renforce les afflux de travailleurs italiens qui participent à la construction des centrales hydroélectriques, des bâtiments et des voies de communication. Aux régions d’origine antérieures s’ajoutent l’Émilie-Romagne, la Lombardie, la Toscane.

L'église saint Pierre de Faverges, dont la façade néo-classique rappelle étrangement les églises de Vénétie...

L’église saint Pierre de Faverges, dont la façade néo-classique rappelle étrangement les églises de Vénétie… [cloches74.hautetfort.com/]

Le phénomène s’intensifie après la première guerre mondiale et gagne la Haute-Savoie où le tourisme commence également à se développer. La Vénétie et le Frioul, régions très touchées par les combats de la grande guerre fournissent alors une part importante de travailleurs immigrés en Savoie. Juste après la seconde guerre mondiale, les Italiens du nord quittent encore un pays totalement désorganisé. Mais dès lors que le développement économique de l’après-guerre gagne l’Italie septentrionale, les Italiens qui immigrent en Savoie ne viennent quasiment plus que du mezzogiorno.

Mon père et deux de mes oncles sont arrivés à Faverges en Haute-Savoie en 1949. Ils avaient été précédés par leur frère ainé qui, selon ma tante, avait fait le voyage à pied depuis Borso. Mon père a commencé par travailler « chez Malfroid », une entreprise du bâtiment qui gérait l’embauche de main-d’œuvre italienne et se chargeait des formalités administratives pour les immigrés. Il n’avait aucune formation pour travailler dans le bâtiment. Comme de très nombreux Italiens il était issu d’une famille d’agriculteurs et n’est devenu maçon que parce que la France qui se reconstruisait avait besoin de bras.

Mon père et son frère Louis en 1949, sur un camion de leur employeur, l’entreprise Malfroid de Faverges
[collection personnelle]

01_eglise_de_thones

L’église saint Maurice de Thônes et son clocher à bulbe, typique de la Haute-Savoie [arvimedia]

Quelques années plus tard, sans quitter la Haute-Savoie mon père a franchi un dernier col pour changer d’employeur et s’installer à Thônes. Et c’est au pied d’un clocher à bulbe et à lanternon que s’écrira une nouvelle histoire…

Ci-contre une statistique issue des pages blanches concernant la présence actuelle de patronymes susceptibles de venir de Borso dans les départements de Savoie (73) et Haute-Savoie (74).
Savoie Haute-Savoie
Bonato 14 24
Fabian/Fabbian 0 10
Golin/Gollin 6 5
Vedovotto 0 6
Zago 5 14
Ziliotto 8 4

En savoir plus :
– * La vie rêvée des Italiens ? Un siècle de présence italienne dans les deux Savoie 1860-1960, par Mino Faïta, Editions de l’Astronome 2007

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