Dimanche, je suis restée chez moi

J’ai dédié ce site et ce blog à la généalogie. Mais un généalogiste, même passionné, ne peut rester constamment le nez dans des registres. Il lui arrive de sortir la tête du guidon et de regarder le monde qui l’entoure, surtout quand l’actualité est si forte qu’en ce début d’année. Une fois n’est pas coutume, je vais donc traiter ici d’un sujet qui n’a rien à voir avec la généalogie. Les lignes qui suivent traduisent mon ressenti, sans jugement envers ceux qui ne le partagent pas. J’ai simplement eu besoin de mettre en mots ce que je ressentais.

Comme des millions de personnes, j’ai été horrifiée par ce qui s’est passé à Paris, Montrouge et Vincennes en ce début d’année 2015. Comme des millions de personnes, j’ai encore ces événements en tête chaque jour. Je me suis même demandée quand viendra le premier jour où je n’y penserai pas, ne serait-ce qu’une minute.
J’ai ressenti ce grand élan de compassion pour les victimes, leur famille, leurs collègues, les témoins de ces scènes épouvantables. J’ai su que je partageais ce sentiment très fort avec la majorité de mes concitoyens. Mais je suis restée chez moi dimanche.
Spontanément j’avais pourtant envie de descendre dans la rue pour partager cette émotion et crier mon indignation. J’aurais participé au rassemblement presque improvisé prévu le jeudi soir dans ma ville si une obligation professionnelle ne m’avait pas contrainte à être dans le train au même moment.

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Dessin non signé trouvé sur la toile et qui fait référence à une célèbre couverture de Charlie Hebdo dessinée en 2006 par Cabu.
Quelqu’un en connaît-il l’auteur ?

Mais le défilé du dimanche 11 janvier, initialement prévu le 10 mais retardé d’un jour pour être encore mieux mis en scène, m’a paru beaucoup trop empreint d’arrière-pensées. Profiter de la légitime émotion d’un peuple pour redorer son image, montrer son union sur 300 mètres au sein d’un cortège formé d’un assemblage de dirigeants du monde dont certains ont montré leur vision très personnelle de la liberté d’expression, n’est pas à l’honneur de ces hommes. Les femmes étaient en effet bien rares dans cette hypocrite brochette (mais encore trop semble-t-il pour certains médias, qui les ont effacées (1)).

Je ne doute pourtant pas que l’immense majorité des millions de personnes qui battaient le pavé ce dimanche était sincère et voulait simplement témoigner de son émotion, manifester sa détermination à défendre la liberté et se rassembler pour trouver du réconfort. Mais je n’aurais pas pu le faire sans avoir le sentiment de me donner bonne conscience à bon compte, ni d’être un pion sur l’échiquier de ceux qui ont montré une si belle unité pour la photographie officielle. Comment croire qu’on va faire changer les choses en descendant dans la rue à l’appel de ses dirigeants ?

Les chiffres sont assez flous, mais il semble que quelque 3 millions de personnes ont marché en France ce dimanche. Pourtant parmi tous ces gens, combien de définitions différentes de la “liberté d’expression” ? Combien faisaient partie d’une catégorie soupçonnée de “terrorisme” par une autre ? Combien avaient apprécié la liberté de ton de Charlie Hebdo ?

Nos dirigeants s’emparent de cette prétendue “union nationale” pour se draper dans une légitimité qu’ils pensent retrouvée. Ils se frottent les mains en considérant qu’ils ont désormais notre assentiment pour imaginer des lois qui vont leur permettre de nous contrôler encore plus, alors même qu’ils nous enjoignent à défiler pour défendre la liberté d’expression. Les extrémistes sont endoctrinés en prison ? Surveillons internet ! Ils prennent l’avion ? Activons le transfert des données passagers !

« They who can give up essential liberty to obtain a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety. » February 17, 1775 – Memoirs of the life and writings of Benjamin Franklin (1818),
soit :
« Ceux qui peuvent renoncer à la liberté essentielle pour obtenir un peu de sécurité provisoire ne méritent ni la liberté, ni la sécurité. »

Mais ces chiffres disent pourtant aussi que 60 millions de français n’étaient pas dans la rue ce dimanche de janvier…

A l’annonce de ce carnage ma première réaction, quasi épidermique, a été l’envie d’afficher à ma fenêtre un de ces dessins à l’odeur de sentence de mort. Et j’ai rêvé que la majorité de mes concitoyens en fasse autant. Mais je n’ai pas le courage de ces journalistes…
Je me demande bien au passage comment ils auraient goûté la tournure qu’ont pris les événements depuis mercredi dernier. Peut-être auraient-ils juste voulu qu’on les aide à faire leur travail :

Nothing to kill or die for, and no religion too,
Image all the people living life in peace..
.”
John Lennon

(1) http://www.rtl.fr


5 comments to this article

    • venarbol

      on 13 janvier 2015 at 23 h 10 min - Répondre

      venarbol

      Merci pour ce commentaire Lucie, je me sens moins seule.

  1. jl Valory

    on 15 janvier 2015 at 17 h 14 min - Répondre

    Bravo pour l’article. Au delà de l’émotion, que reste t’il du libre-arbitre et la modération?

  2. feuillesdardoise

    on 19 janvier 2015 at 12 h 37 min - Répondre

    J’aurais pu écrire les mêmes choses, et je suis restée chez moi dimanche aussi… Je pense qu’il y a mille façons de participer à ce terrible drame, comme écrire cet article par exemple. Je ne dénigre pas ceux qui sont descendus dans la rue, et même je les admire, car sans doute y sont-ils allés sans arrière-pensée et en toute sincérité, mais pour ma part, j’essayerais de me battre autrement…

  3. Monique F.

    on 3 février 2015 at 2 h 21 min - Répondre

    Bien vu, bien écrit. J’aime bien la fin sur « Imagine » de John Lennon. Lui aussi a été assassiné ! Les médias nous ont dit que c’était le crime d’un fou. Terrifiant de constater que les fous se sont multipliés de manière exponentielle en à peine plus d’un quart de siècle ! Et navrant de vérifier une fois encore que l’expérience des uns ne sert pas aux autres, que les mentalités évoluent bien moins vite que les techniques de destruction. Combien de 11 septembre, de 7 janvier, de BoKo Haram, de Daesh et d’autres
    avant que l’on vive en paix dans la tolérance ?

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