More from: Etats-Unis

La fratrie Andreatta

 

En découvrant l’arbre généalogique de mon arrière grand-mère, Maria Andreatta, j’ai réalisé que plusieurs des cousins germains de Maria et Ferruccio Vedovotto avaient eux aussi choisi le chemin de l’émigration, vers la Californie voire vers des horizons encore plus lointains.

Entre 1905 et 1931, six des 10 enfants d’Antonio Andreatta et Giustina Andreatta sont partis aux États-Unis et plus précisément en Californie, la voie vers le grand ouest ayant été ouverte précédemment par d’autres membres de la famille ou des compatriotes de Paderno.

Andrea Andreatta a débarqué à Ellis Island, dans le port de New-York, le 29 décembre 1906, venant du Havre dans le navire « La Lorraine ». Ce jeune homme de 16 ans était accompagné par Luigi Andreatta (38 ans) et Angelo Andreatta (37 ans), tous trois déclarant venir de Paderno. A ce stade de mes recherches, je ne sais pas si Luigi et Angelo étaient des parents d’Andrea. Sur le formulaire de débarquement, ils sont signalés comme « non immigrant alien » (étranger non immigrant), ce qui signifiait sans doute qu’ils venaient travailler aux USA mais ne comptaient pas s’y établir définitivement. Angelo a déclaré rejoindre son frère Eugenio à Thurber (TX). Andrea et Luigi ont pour leur part indiqué qu’ils allaient rejoindre le cousin de Luigi, Giuseppe Andreatta, qui habitait à Los Angeles, Palmdale, box 44.

Andrea est le seul de la fratrie à ne pas avoir épousé une jeune femme née en Vénétie. Son épouse, Dovie Ethel Wilson est en effet née aux États-Unis. Elle possède même du sang de « native american », puisque sa mère était une indienne Cherokee originaire de l’Arkansas.

La Puente (CA), Main Street en 1930

Agostino Andreatta a débarqué à Ellis Island le 7 janvier 1911, venant du Havre à bord du navire « La Savoie ».

Il avait traversé l’océan Atlantique en compagnie de son conscrit, cousin-germain et futur beau-frère Biagio Ziliotto. Tous deux déclarèrent venir de Paderno et aller à Los Angeles.

Selon le recensement de 1930, Gus (Agostino) Andreatta vivait alors à La Puente, Rowland Heights, en compagnie de sa femme Theresa (Teresa) Berutti, de ses filles Mary L. et Pauline G. (recensée en tant que garçon, Paul G.) et de son frère Ventura (Bonaventura).

Gus était à la tête d’une entreprise de fabrication de tuyaux de ciment (« Cement pipe works »).

Polidoro Andreatta arrive à Ellis Island le 14 mars 1913, venant du Havre à bord du navire « Chicago ». Il avait voyagé en compagnie d’un certain Giuseppe Andreatta (30 ans) et de Valentino Andreatta, un cousin éloigné.

Le 25 avril 1935, Polidoro est une nouvelle fois rentré d’Italie à New-York, donnant comme adresse aux USA : 4 main street, Puente, CA.

Le 27 juin 1935, sa femme Pierina Carraro débarquait à son tour.

Une famille américaine : Bonaventura, sa femme Maria et leur fils Teonisto (Source : G. Farronato – Storia di Paderno. Vol II)

Bonaventura Andreatta a débarqué à Ellis Island le 11 mai 1931, mais il ne s’agissait certainement pas de son premier voyage puisqu’il avait été naturalisé américain le 14 novembre 1930. A cette époque, son adresse était la même que celle de Polidoro : 4 main street, Puente, CA. Selon le recensement de 1930, Ventura (Bonaventura) travaillait comme poseur de tuyaux (« pipe layer ») dans l’entreprise de son frère Gus.

En mai 1931, Bonaventura fit un nouveau voyage depuis Paderno en compagnie de sa jeune femme, Maria Rizzardo.

Teresa Andreatta a débarqué à Ellis Island le 8 juillet 1921. Elle venait de se marier à Paderno, le 12 mai précédent et voyageait en compagnie de son mari, Biagio Ziliotto.

Selon le recensement de 1930, Teresa et Biagio demeuraient à Santa Barbara, avec leurs enfants Liugia et Amadeo. Biagio était employé en tant que laitier (« dairy man »).

Caterina Andreatta a débarqué à Ellis Island le 26 mai. Tout comme sa sœur Teresa, Caterina est venue aux USA peu après s’être mariée en Italie, le 14 février 1931. Elle voyageait en compagnie de son mari, Giacomo Ziliotto. Giacomo vivait déjà aux USA depuis 1921 et avait acquis la nationalité américaine le 29 juin 1931.


Antonio et les autres…

Oakland Tribune, 24 janvier 1945: article relatant l’accident qui a coûté la vie à Antonio

Antonio Vedovotto, né le 8/11/1899 à Borso, et sa femme Ester Ziliotto (enregistrée sous le prénom Andreina) ont débarqué le 9 novembre 1923 à Ellis Island. Ils disent venir de Reims, ville française où réside Angelo, le frère d’Antonio. Antonio et Andreina déclarent se rendre à San Francisco, pour rejoindre le frère d’Andreina. A cette date, leur première fille, Maria, était encore en vie. Pourtant, il n’en est pas fait mention sur le registre de débarquement. Maria mourra à Borso le 26 janvier 1924. Le 12 avril 1928 ils ont une autre fille, prénommée également Maria et née à San Francisco.

Antonio est décédé le 24 janvier 1945 à Oakland, en Californie. D’après l’édition du « Oakland Tribune » de ce même jour, Antonio a été victime d’un accident, la voiture qu’il conduisait étant entrée en collision avec un train.

Romano Vedovotto, né le 14 septembre 1892 à Borso, est arrivé aux USA en 1921. Il déclare se rendre à Dunsmuir en Californie et cite comme proche aux USA son beau frère Bartolo Ziliotto qui vit à Klamath Falls, dans l’Oregon. Aucune information ne permet de dire que sa femme et ses enfants l’auraient rejoints. Au contraire, en 1929 sa quatrième fille nait à Borso. Il faisait peut-être partie des « non immigrant aliens », venus temporairement aux USA pour y travailler.

Un certain Luigi Vedovotto, né vers 1850 à Borso, province de Trévise, fait plusieurs voyages entre l’Italie et New-York : son débarquement est enregistré à Chicago le 09 mai 1893, puis à Ellis Island le 7 mai 1899, le 26 mars 1901 et le 17 avril 1909.
Il est enregistré en tant que « merchant » (négociant) et déclare en 1899 rejoindre ses parents à New-York, 91 Baxter street (à la limite entre Little Italy et Chinatown). En 1909, il déclare que sa femme Maria vit à Borso. S’agit-il du père de Romano, parti travailler en Californie ?


Le Texas puis la Californie

La vie à Thurber, Texas

n.b. : Les informations de cet encadré sont extraites du site internet de Leo Bielinski consacré à Thurber.

Thurber se situait au Texas, dans le comté d’Erath, à mi-chemin entre Forth Worth et Abilene sur l’interstate 20. C’était une ville privée, fondée et dirigée, de 1888 environ jusqu’aux années 1930, par la compagnie «Texas and Pacific Coal Co» (devenue «Texas Pacific Oil Company» après 1933). Cette entreprise était propriétaire de chaque bâtiment et de chaque mètre carré du terrain. Les maisons, les magasins, les saloons, les écoles, les églises ou l’opéra, tout lui appartenait, et les habitants y vivaient en quasi-autarcie. Bien que toute puissante, la compagnie veillait à la qualité de vie de ses employés : chaque maison disposait de l’eau courante et de l’électricité. Thurber fut d’ailleurs la première ville totalement électrifiée des États-Unis.

La mine de Thurber a été la plus grande du Texas à rester en exploitation durant 30 ans. 3000 tonnes de charbon y étaient extraites quotidiennement, servant majoritairement à alimenter en énergie les locomotives de la «Texas and Pacific Railroad». La ville abritait également la plus grande usine de briques à l’ouest du Mississipi, ainsi que le siège de la «Texas and Pacific Coal Company». A son apogée, Thurber était la cité la plus importante entre Fort Worth et El Paso. Des centaines d’immigrants européens, représentant 18 groupes ethniques, ont travaillé dans la mine de charbon ou l’usine de briques. Le prêtre de l’église catholique entendait la confession dans six langues.

Parmi ces immigrants, les italiens constituaient 25 % de la population et 52 % des mineurs de charbon. La très grande majorité d’entre eux venaient d’Italie du nord. Témoin de leur influence et de leur goût pour la musique, l’opéra de Thurber pouvait accueillir plus de 650 spectateurs et comprenait des loges destinées aux invités de marque.

A partir de 1921, lorsque l’ère du pétrole a pris le pas sur celle du charbon, la «Texas and Pacific Coal Company» a commencé à débaucher les mineurs et finalement, la ville de Thurber a été démantelée brique par brique en 1933. Elle compte aujourd’hui au rang des «villes fantômes» du Texas. Certains bâtiments y ont pourtant été reconstruits par ceux qui cherchent à préserver la mémoire de Thurber. C’est en particulier le cas de l’église catholique, dédiée initialement à Saint Thuribus, puis à Sainte Barbara (Santa Barbara) patronne des mineurs, qui avait été déplacée un peu au nord de Thurber en 1933, et qui a réintégré son site originel en 1993.

Le recensement réalisé le 18 avril 1910 sur la «Italian hill» (la colline italienne) de Thurber mentionne la présence dans le même foyer de :

  • Golin Angelo, chef de famille, mineur
  • Golin Maria, sa femme, sans profession
  • Golin Giovanna, sa fille, sans profession
  • Golin Giovanni, son fils, sans profession
  • Vedovotto Ferruccio, en pension, mineur
  • Vedovotto Domenico, en pension, mineur

En 1910, Domenico Vedovotto réside donc toujours aux États-Unis, alors que sa femme et ses autres enfants sont à Borso, en Italie.
Le registre des décès de Thurber indique que Maria et Angelo ont perdu un garçon, mort en 1909 trois jours après sa naissance et enterré le 9 juillet 1909 dans une tombe sans nom du cimetière de Thurber. (source : Leo Bielinski). L’avis d’enregistrement de Ferruccio Vedovotto pour la première guerre mondiale, qui date de juin 1917, mentionne également une résidence à Thurber.

En 1920, le recensement de Thurber ne signale plus la présence de la famille Golin (source : Leo Bielinski). Par contre, celle de Ferruccio y est citée :

  • Vedovotto Ferruccio
  • Vedovotto Maria, sa femme, née en Italie
  • Vedovotto Ida (Aida), sa fille, née à Thurber

Bien que tous deux originaires de la région du Monte Grappa, Maria Scopel et Ferruccio se sont donc sans doute rencontrés à Thurber. Ils se sont mariés à Erath (TX) le 3 novembre 1917. A l’époque de ce recensement, leur seconde fille, Maria, n’était pas encore née.

Ces membres de la famille Vedovotto ne sont pas les seuls à s’être rendus à Thurber. En effet Luigi Vedovotto a débarqué à New-York le 15 juin 1913, déclarant se rendre à Thurber (TX). Il a dit être âgé de 28 ans et natif de Borso, commune où résidait encore sa femme, prénommée Angela, ce qui permet de supposer qu’il s’agissait du fils de Giovanni-Maria, frère de Domenico. Cette hypothèse se confirme à la lecture du registre des arrivées de mai 1921 : Luigi Vedovotto, alors âgé de 37 ans, déclare être déjà venu aux USA en 1913, puis en 1920 à Santa-Barbara et se rendre en ce mois de mai 1921 « chez son cousin Angelo Golin, habitant Santa Barbara ». Luigi ne s’est pas établi aux USA. Après y avoir travaillé quelque temps, il a retrouvé sa famille restée à Borso del Grappa.

Domenico Vedovotto est retourné à Borso entre 1910 et 1916. Il y est décédé en 1916, des suites d’une affection pulmonaire due à ses années de travail dans les mines de Thurber.

La Californie

Les déclarations de Luigi en mai 1921 indiquent qu’à cette date Angelo Golin et sa famille avaient déjà quitté Thurber pour la Californie. Il est même possible de supposer qu’ils résidaient déjà à Santa Barbara en 1920, puisque Luigi déclare s’être déjà rendu dans cette ville en 1920. Ils seraient donc partis dès les prémices du déclin de la ville texane.
La famille de Ferruccio Vedovotto les a vraisemblablement rejoints plus tard, après la naissance de Maria, seconde fille du couple, née au Texas (sans doute à Thurber) vers 1921.

Au moment du recensement de 1930 (le 18 avril 1930), les familles Golin et Vedovotto sont enregistrées à Santa Barbara, Californie. Deux foyers sont cités (orthographe des noms telle qu’elle apparaît sur le document) :

  • Golin Angelo, chef de famille, ouvrier
  • Golin Maria, sa femme, sans profession
  • Golin Johnie, son fils, jardinier
  • Golin Jessie, sa fille, sans profession
  • Golin Ena, sa fille, sans profession
  • Vedovoto Ferruccio, chef de famille, jardinier
  • Vedovoto Maria, sa femme, sans profession
  • Vedovoto Ida, sa fille, sans profession
  • Vedovoto Mary, sa fille, sans profession

Ce recensement de 1930 fait bien mention du fait que Ena et Jessie Golin, tout comme Ida et Mary Vedovotto, sont nées au Texas, sans doute à Thurber.

Les deux familles sont citées sur la même page du document de 1930, l’une après l’autre. Elles vivaient dans la même rue (East De la guerra street), de toute évidence dans des logements voisins, si ce n’est dans le même.

Giovanna Maria Golin avait elle aussi quitté le domicile de ses parents, pour fonder son propre foyer à Summerland, non loin de Santa Barbara. Son mari, Stefano Granaroli, avait en quelque sorte pris la suite de son père et de son oncle, car il était employé de la « Oil Company ».

Les répertoires de la ville de Santa Barbara, de 1930 à 1939, montrent que les familles Vedovotto et Golin n’ont pas quitté la de la guerra street. Ils indiquent également qu’Augusta Rech, la belle-mère de Ferruccio Vedovotto, avait rejoint sa fille et vivait elle aussi dans le même quartier.

En 1936, Maria Vedovotto n’était plus enregistrée comme «sans profession». Elle travaillait dans une blanchisserie (Ironer Enterprise Laundries) à de la guerra street.

En 1949, Ferruccio Vedovotto a fait un voyage en Italie, sur la terre de son enfance. Sur son récépissé de débarquement à New-York, datant de novembre 49, il était toujours enregistré comme un résident de De la guerra street, à Santa Barbara. Maria et Ferruccio n’ont sans doute jamais vécu ailleurs qu’à Santa Barbara jusqu’à leur décès. Ils y sont d’ailleurs enterrés.


Vers les Etats-Unis

Les premiers émigrés italiens arrivèrent assez tôt aux États-Unis, par petit groupes. Nombre d’entre eux étaient en fuite, après l’échec des mouvements révolutionnaires qui ont secoué l’Italie en 1848 et 1861.

Mais l’émigration italienne massive commença réellement dans les années 1880 et connut son apogée de 1900 à 1914. Entre 1880 et 1900, 655.888 italiens sont arrivés aux États-Unis. Environ un tiers de ces émigrants avaient l’intention de ne rester que le temps de gagner de l’argent puis de retourner en Italie. Tandis qu’un sur quatre regagna effectivement l’Europe, les autres décidèrent de rester, ou y furent contraints par la survenue de la Première Guerre mondiale.

Seuls les Irlandais, les Allemands et, plus tard, les Mexicains émigrèrent aux USA dans de telles proportions.

Population italienne aux USA en 1905 (source : Fondazione Paolo Cresci)


Maria et Ferruccio

De la Vénétie à la Californie

Mon père m’avait toujours dit qu’au début du 20è siècle, l’un de ses oncles et l’une de ses tantes avaient émigré de Borso del Grappa vers Santa Barbara, en Californie. Je n’en savais pas plus à leur sujet jusqu’à ce que je me mette en tête de construire l’arbre généalogique de ma branche paternelle. Je suis alors partie en quête d’informations et j’ai pu reconstituer un peu du parcours de mes «cousins d’Amérique».

Bonaventura Vedovotto (prénommé couramment «Ferruccio») et sa sœur Maria Vedovotto, épouse Golin, sont arrivés à Ellis Island, dans le port de New-York, le 13 juin 1908, en provenance du Havre. Ils débarquaient du navire « La Savoie », en compagnie de Domenico Vedovotto, leur père (mon arrière grand-père), et de Giovanni Antonio et Giovanna Maria Golin, les deux enfants de Maria. Tous allaient au Texas rejoindre Angelo Golin, le mari de Maria.

Maria voyageant avec ses jeunes enfants, on peut supposer que la famille avait l’intention de s’établir aux USA. Domenico n’en était pas à son premier séjour à Thurber. Il a déclaré s’y être déjà rendu en 1905 et 1907, mais son premier voyage vers les USA remonte à 1901, comme le confirme le relevé des arrivées enregistrées à Ellis Island. Sa destination était alors déjà Thurber.

Les informations enregistrées à leur sujet par l’officier américain chargé de l’immigration (United States Immigration Officer) sont les suivantes :

question Domenico Vedovotto Ferruccio Vedovotto Maria Golin Gio. Antonio Golin Maria Golin
âge 54 ans 15 ans 26 ans 2 ans 2 ans
est en possession d’un billet ? oui oui oui oui oui
qui a payé le voyage ? lui-même son père elle-même sa mère sa mère
dispose de 50 $ ?
sinon de combien ?
25 $ 30 $
est déjà venu aux USA ?
si oui quand et où ?
oui, 1905/1907
Thurber (Tx)
non
vient rejoindre quelqu’un aux USA ?
si oui nom et adresse
son beau-fils Angelo Golin
Box 41, Thurber (Tx)
son beau-frère Angelo Golin
Box 41, Thurber (Tx)
son mari Angelo Golin
Box 41, Thurber (Tx)
son père Angelo Golin
Box 41, Thurber (Tx)
son père Angelo Golin
Box 41, Thurber (Tx)
est polygame ? non non non
est anarchiste ? non non non
état de santé mentale
et physique
bon bon bon bon bon
taille 5 pieds, 7 pouces
(1,70 m)
5 pieds, 3 pouces
(1,60 m)
5 pieds, 3 pouces
(1,60 m)
constitution mince mince mince
couleur des cheveux auburn auburn auburn
couleur des yeux auburn auburn auburn
signe particulier aucun aucun aucun aucun aucun
lieu de naissance Borso, Italie Borso, Italie Borso, Italie Borso, Italie Borso, Italie

Angelo Gollin est pour sa part arrivé à New-York, le 11 décembre 1906, débarquant du navire « La Bretagne » venant du Havre. Curieusement, il déclare sur le manifeste de débarquement être célibataire et venir rejoindre à Thurber son « ami » Domenico Vedovotto. Pourtant, Maria et Angelo se sont mariés à Borso le 16 novembre 1904. D’ailleurs, Giovanna Maria leur première fille, était déjà née en décembre 1906. Erreurs de dates ou adaptation de la vérité ?
Cet enregistrement nous apprend également que Domenico Vedovotto était déjà à Thurber en 1906, comme il le déclarera en 1908. Angelo dit aussi qu’en ce mois de décembre 1906 il n’en est pas à sa première visite. Avaient-ils déjà voyagé ensemble auparavant ?

La fleur de l’amour éternel

Maria et Angelo à Santa Barbara, le jour de leurs noces d’or

La construction de cet arbre généalogique m’a permis de nouer le contact avec mes cousins américains. C’est ainsi que l’un d’entre-eux m’a rapporté une très jolie anecdote au sujet de Maria Vedovotto et de son mari Angelo Golin.

Au moment où Angelo a décidé de quitter Borso pour s’établir aux États-Unis, il était déjà l’époux de Maria. Ils avaient tous deux convenu que Maria viendrait le rejoindre plus tard, avec les enfants, mais elle était inquiète. Les rumeurs circulant dans le village disaient que les hommes qui partaient en laissant leur famille ne redonnaient plus jamais signe de vie et fondaient une autre famille outre-atlantique.

Pour la rassurer, Angelo est allé dans la montagne, sans doute au Monte Grappa, pour y cueillir une fleur d’edelweiss, qu’il a offerte à Maria. Cette fleur qui ne fane jamais, même coupée, était le symbole de son amour éternel pour elle. Il voulait ainsi lui montrer qu’elle devait avoir confiance et qu’il reviendrait la chercher.

Maria a gardé précieusement l’edelweiss et l’a emporté aux États-Unis quand elle a enfin pu y rejoindre son mari. Elle l’a conservé tout au long de sa vie et, avant de mourir, l’a transmis à la femme de l’un de ses petits-fils. Par ce geste, peut-être voulait-elle que le souvenir de cet amour entre elle et Angelo ne s’efface pas trop vite.

A ma façon, et grâce à cette chronique, j’ai donc entrepris de perpétuer encore un peu le souvenir de cette belle histoire.


L’émigration

«Qu’entendez-vous par Nation, Monsieur le ministre ? Est-ce la masse des mécontents ? Nous plantons et coupons le blé, mais nous ne goûtons jamais au pain blanc. Nous cultivons la vigne, mais nous n’en buvons pas le vin. Nous élevons les animaux, mais nous n’en mangeons pas la viande. Malgré ça, vous nous conseillez de ne pas abandonner notre Patrie. Mais est-ce une Patrie que la terre où on ne peut vivre de son propre travail ?»*

* Déclaration d’un immigrant italien, à la fin du XIXe siècle, au ministre d’État italien qui lui demandait de ne pas quitter l’Italie.

Le phénomène de l’émigration est étroitement lié à l’histoire récente de l’Italie, à compter de la création de l’État Italien en 1861.

A cette époque, la population est essentiellement rurale mais les terres agricoles sont mal distribuées. Beaucoup de familles ne disposent que de petites parcelles, que les successions ne font que diviser encore. Les terres ne sont plus assez étendues pour subvenir aux besoins des familles. Les paysans qui complétaient leur revenu par une production artisanale voient l’essor de l’industrialisation rogner leurs revenus, tout particulièrement dans le Nord qui se modernise plus rapidement.

La crise socio-économique que connaît l’Italie à partir de 1880 a des conséquences jusque sur la santé des populations : du fait du manque de plans d’aménagements des zones marécageuses, le nombre de cas de malaria explose. Dans le nord c’est la pellagre, maladie causée par un régime alimentaire composé quasi exclusivement de maïs, qui fait des ravages.

Dans le même temps, les proches voisins européens comme la France, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse ou le Luxembourg se sont développés plus tôt et sont demandeurs de main-d’œuvre pour l’industrie ou les mines. De l’autre côté de l’Atlantique, le Brésil, l’Argentine et les États Unis d’Amérique tentent eux aussi d’attirer des colons, pour exploiter de nouvelles terres ou faire face à la fin de l’esclavage.

Au moment de l’unification du pays, l’Italie était peuplée par 25 millions d’habitants. En extrapolant sur les bases de la fécondité et de la mortalité, le pays aurait dû compter environ 65 millions d’habitants en 1970, alors que les Italiens n’étaient alors que 54 millions. La différence est imputable à l’émigration.

Ils seront en effet 220.000 à quitter chaque année l’Italie entre 1876 et 1900. Par la suite le mouvement s’amplifiera encore. Le taux migratoire moyen, qui n’est que de 8 ‰ en 1894, va s’élever à 10 ‰ en 1900, avant de culminer à 25 ‰ en 1913, avec près de 875.000 départs. De 1900 à 1915, plus de 8 millions d’Italiens quitteront ainsi leur terre natale. Si l’on inclut la période précédente, ils seront plus de 12 millions.

Jusqu’en 1900, ce phénomène est beaucoup plus marqué au nord, qui concentre les trois-quarts des départs. La Vénétie est la première région pourvoyeuse de main-d’œuvre à l’étranger. A partir de 1901, l’émigration concerne également le sud, sans pour autant faiblir au nord.

Ma famille n’a fait pas exception à la règle et certains de ses membres se sont éparpillés aux quatre coins du monde, ou presque.

La carte interactive ci-dessous montre les lieux d’origine (rouge) et d’émigration (bleu) des branches qui composent cette généalogie.


Agrandir cette carte