L’olivier de la pedemontana

Tous les généalogistes en font l’expérience un jour ou l’autre : le quotidien de leurs ancêtres n’a pas toujours été « un long fleuve tranquille ». Certains ont connu une vie mouvementée et parfois même une mort violente, accidentelle ou non.

Ma généalogie ne fait pas exception à la règle. J’avais déjà cité dans un précédent article le cas des sosas 384 et 385 de mon père, Bernardo Guadagnin et Maria Bertolo, morts ensevelis par les ruines de leur maison, lors du tremblement de terre du 25 février 1695. Le cas qui m’intéresse aujourd’hui est antérieur de 30 années et concerne le décès accidentel de Zuane Zarantola (ou Zarantolla) (sosa 2022 de mon père), enregistré dans le registre de décès de Romano d’Ezzelino en date du 29 avril 1665 :

Morte Zarantolla Zuane 29-04-1665 p47

29 avril 1665 : décès de Zuane Zarantolla, registre des décès de la paroisse Santa Maria de Romano d’Ezzelino

« il dì 29 Apl: 1665
Zuane Zarantolla di questa xx d’an: 75 inca in casa sua (i.C.S.
M.L.) rese l’aīa al Sr Dio, cascato d’un olivo bruscando fracas
sato, condotto a casa conf. principiato darli l’oglio sto quasi
improvisamte spiro l’aīa, il cui corpo il di 30 do fu sepolto
nel cemeterio di sta Maria di questa…
« 

Selon cet acte, mon aïeul est donc décédé à 75 ans des suites d’une chute depuis un olivier qui s’est brusquement cassé sous son poids. La chute a dû causer chez lui des dommages internes graves, puisqu’il s’est éteint le même jour, peu après avoir été ramené à son domicile.
Outre son côté exceptionnel, ce décès peut interpeler en raison de la mention faite à la présence d’oliviers. La pedemontana du Monte Grappa est en effet une zone relativement septentrionale pour la culture de cette espèce.

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Implantation et limite septentrionale de la culture de l’olivier autour de la Méditerranée
(source http://www.uelije.eu)

Mais, sans doute grâce au rempart constitué par les Alpes au nord et à la proximité de l’Adriatique au sud, le climat y est beaucoup moins rigoureux qu’à la même latitude en France, du côté de la Savoie par exemple. Dans le nord de l’Italie, les dernières pentes des Préalpes constituent la zone d’Europe la plus septentrionale pour la culture de l’olivier.

En Vénétie, sur les collines des provinces de Treviso et de Vicenza, la culture de l’olivier est attestée depuis près d’un millénaire. Elle a connu son âge d’or entre 1500 et 1700, période où la demande en huile d’olive était très forte, alors même que la Sérénissime avait perdu le contrôle sur des terres propices à la culture de l’olivier, comme Chypre, la Crête ou le Péloponnèse.

Mais une série d’hivers rigoureux met à mal les oliviers dès le début du XVIIIe siècle. En janvier 1709 par exemple, il fait si froid dans la pedemontana que tous les oliviers meurent, comme l’a noté le prêtre de Romano d’Ezzelino dans ses registres :
1709_olivi

Chronique du début d’année 1709, par le prêtre de la paroisse Santa Maria de Romano d’Ezzelino

L’anno 1709
La sera dell’epifania, sei genaro ditto anno, principiò un vento così freddo che durò alcuni giorni e, benché cessato perdurò il freddo in si fatta maniera, che per di più di un mese s’aggiacciava il vino nel tirarlo dalla botte nel boccale. S’aggiacciò la laguna di modo che li viandanti per più di dieci giorni andavano e ritornavano da Venetia a piedi senza gondola sino a Venetia. La neve durò dalli dieci ditto sino alli venti febraro in generale, ma a tacchi durò più. Tal freddo causò la morte di tutti gl’olivari di queste colline che erano bellissimi e di grand’utilità….
Année 1709
Le soir de l’épiphanie, six janvier de cette année, survint un vent très froid qui souffla durant plusieurs jours, et bien qu’il se soit arrêté, le froid perdura de telle manière que durant plus d’un mois le vin gelait lorsqu’on le tirait des barriques pour le mettre en carafe. La lagune gela et durant dix jours il fut possible d’aller à Venise et d’en revenir à pied, sans gondole. La neige tomba du dix au vingt février, encore plus longtemps par endroit. Un tel froid provoqua dans ces collines la mort de tous les oliviers, qui étaient magnifiques et très utiles…

Il semble donc que l’olivier responsable de la mort de mon ancêtre ne lui ait pas survécu plus de 50 ans. La présence des oliviers en Vénétie ne fait que décliner par la suite, d’autant que d’autres hivers rigoureux les mettent à mal, au XIXe et au XXe siècles. Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir d’avoir vu des oliviers à Borso durant mon enfance. D’après ma mémoire, les champs étaient essentiellement plantés de vignes, de pommiers et de poiriers.
Pourtant, à la fin du XXe siècle, la culture de l’olive a connu un renouveau en Vénétie. Dans la lignée du retour aux aliments naturels et locaux (le mouvement « slow food » est né en Italie), le marché de l’huile d’olive extra vierge explose alors. Dans la province de Vicenza, la superficie des oliveraies est passée de 267 hectares en 1985 à 417 h en 2005.

Olio-logoLa DOP (Denominazione di Origine Protetta = appellation d’origine protégée) « Veneto del Grappa » a été créée en 2001, spécialement pour l’olive de la pedemontana. Elle est réservée à l’huile extravierge obtenue à partir d’un mélange de drupes composé au moins à 50% des variétés Frantoio et Leccino, complété à moins de 50% par des variétés Grignano, Pendolino, Maurino, Leccio del Corno, Padanina Possono, les autres olives ne pouvant être présentes à plus de 10%.
La zone de production des olives destinées à produire l’huile de « DOP Veneto del Grappa » est en outre exclusivement restreinte aux territoires des communes de Zugliano, Sarcedo, Thiene, Fara Vicentino, Breganze, Molvena, Pianezze S. Lorenzo, Mason Vicentino, Marostica, S. Nazario, Solagna, Pove del Grappa, Bassano del Grappa, Romano d’Ezzelino, Mussolente, Borso del Grappa, Crespano del Grappa, S. Zenone degli Ezzelini, Fonte, Possagno, Cavaso del Tomba, Castelcucco, Monfumo, Asolo, Maser, Pederobba, Cornuda, Valdobbiadene, Vittorio Veneto, Conegliano et Sussegana.

Trois cent cinquante ans après la mort de mon ancêtre Zuane Zarantolla, du haut d’un olivier, cet arbre dont la longévité dépasse largement celle de l’homme fait donc à nouveau les beaux jours de la pedemontana.

Sources


4 comments to this article

  1. Benoit Petit

    on 23 mai 2016 at 18 h 31 min - Répondre

    Très intéressant
    Un curé loquace qui permet d’en savoir plus sur la vie de nos ancêtres et l’histoire locale!
    J’ai hâte de creuser pour les ancêtres siciliens pour ce qui me concerne
    Je partage et à très bientôt
    Benoit

    • venarbol

      on 23 mai 2016 at 22 h 05 min - Répondre

      venarbol

      Merci pour le partage ! J’adore ces prêtres qui ne se sont pas limités à noter les actes dans leurs registres, malheureusement pour moi, ceux de Borso se sont très peu livrés à cet exercice.

  2. Briqueloup

    on 17 juin 2016 at 15 h 14 min - Répondre

    Alors que j’écris le billet : O comme Olives pour le ChallengeAZ, je prends le temps de lire cet article ajouté à mes favoris. Les oliviers font partie des trésors de la Méditerranée. Je m’occupe de choyer les miens autant que je peux.

    • venarbol

      on 17 juin 2016 at 15 h 21 min - Répondre

      venarbol

      Merci pour ce commentaire. Je ne peux malheureusement pas cultiver d’olivier, contrairement à mon ancêtre, mais j’adore les arbres et, comme Idéfix, déteste les voir tomber.

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