La grande guerre vue de Rosà

Ayant (enfin !) achevé début août la transcription du registre des baptêmes de Borso del Grappa pour la période 1792-1838 (j’en reparlerai peut-être dans un prochain article), l’envie m’a prise de me changer les idées en m’intéressant aux branches de mon arbre paternel originaires d’autres paroisses. C’est ainsi que je suis partie du côté de Rosà, une commune située dans la province de Vicenza, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Borso.

Eglise Sant Antonio Abate de Rosà

Eglise Sant Antonio Abate de Rosà

Une branche de la généalogie de mon père est en effet originaire de cette commune. Il s’agit de celle de Giovanna ALESSIO (SOSA n°53), née en 1758 à Rosà et qui s’est ensuite établie à Borso chez son époux, Angelo FOLLADOR (SOSA n°52). Grâce aux travaux de préservation menés par l’ARSAS, j’ai pu avoir accès aux images des registres paroissiaux de Rosà et j’y ai trouvé des informations sur la famille de Giovanna ALESSIO.
Mais cet article est consacré à une particularité de ces registres qui concerne une époque beaucoup plus récente que celle où mon ancêtre a vécu à Rosà et qui montre l’impact de la première guerre mondiale sur les populations de la Vénétie.

Voilà deux ans, j’avais déjà écrit un premier article qui analysait les conséquences de la première guerre mondiale sur la population de Borso del Grappa, au vu de ce qui transpirait de l’analyse des registres paroissiaux de cette période. (http://www.venarbol.net/archives/8176)
Les registres paroissiaux de Rosà comportent eux aussi des traces de ce conflit mondial, entre autres sous la forme d’un volume très particulier qualifié de « Registro unico » (registre unique) car il regroupe tous les actes de la paroisse, qu’il s’agisse de baptêmes, de mariage ou de sépultures. Il a été tenu par le prêtre entre le 15 novembre 1917 et le 31 décembre 1918, soit au cœur de la période la plus intense de la « grande guerre » en Vénétie.

En préambule de ce volume, le prêtre explique sa raison d’être :

Ce registre a été ouvert car tous les registres paroissiaux importants ont été cachés pour les sauver des dévastations de la guerre mondiale, laquelle fait à ce jour rage sur le Piave et sur l’altiplano des sept communes et l’on craint que ses horreurs gagnent sous peu la plaine. Au moment où j’écris ces lignes le canon tonne fort sur le Piave et le Brenta, les avions nous survolent et voilà une demi-heure une bombe aérienne est tombée non loin d’ici, peut-être à Casoni où se trouve un camp d’aviation.
Rosà le 15/11/1917, 10 heures. D. Angelo Celadon

A la mi-novembre 1917, alors que la défaite de Caporetto a sonné l’heure du retrait des troupes italiennes sur le front du Piave et le massif du Grappa, les combats se sont sensiblement rapprochés. La peur des populations de la plaine de Vénétie est donc réelle de voir les troupes autrichiennes envahir toute la plaine et d’être obligées de fuir en abandonnant leur maison, comme l’ont fait les réfugiés du nord qu’ils ont accueillis.

Battle_of_Vittorio_Veneto_3

Position du front après novembre 1917, par rapport à la localisation de Rosà et de Borso

Anno disgraziato_1918-Rosà

« Anno disgraziato 1918 » : année de disgrâce à Rosà (Source ARSAS)

En décembre 1917 les combats font rage dans le massif du Grappa et à l’aube de 1918, le prêtre de Rosà prédit que l’année qui commence sera une « année de disgrâce ».

Il semble dans un premier temps avoir eu raison puisque le 5 mars 1918 les craintes d’invasion semblent plus fortes que jamais, comme le témoigne cet événement qu’il a enregistré dans ce même registre :

Anno disgraziato_1918-Rosà_2

(Source ARSAS)

Aujourd’hui à 12h30 son Éminence Monseigneur Ferdinando Rodolfi, évêque de Vicenza, a envoyé son neveu soldat avec un camion, pour emporter tous les objets sacrés et les fournitures de l’église afin de les transporter à la gare de Vicenza, d’où ils seront immédiatement expédiés vers Turin (…).

Le prêtre poursuit avec un inventaire détaillé du contenu des neuf caisses ainsi expédiées : saintes reliques, registres paroissiaux, objets du culte…

A la mi-décembre 1918, alors que les combats sont enfin terminés, Don Celadon atteint la dernière page de ce cahier et manque de place, d’autant qu’il n’a pas encore récupéré les registres partis en mars et que la vie courante n’a pas totalement repris son cours :

Ce registre unique, ouvert pour enregistrer tous les actes paroissiaux dans la peur de devoir fuir à cause de la guerre, est terminé. Les registres de la paroisse, envoyés ailleurs sur ordre de l’évêque à cause du risque d’invasion, ne sont pas encore revenus. Ne pouvant me procurer de nouveaux registres, ni à Bassano qui commence tout juste à se repeupler, ni ailleurs, je vais utiliser à partir de demain de vieux registres.
20 décembre 1918, D. Angelo Celadon
n.b. : j’ai trouvé quatre pages que je vais adjoindre au présent registre pour terminer l’année.

En parcourant les pages de ce cahier, j’y retrouve les mêmes particularités que celles que j’avais remarquées dans les registres de Borso : augmentation du nombre d’enfants nés de père inconnu, chute du nombre de mariages, décès de soldats étrangers à la paroisse, décès dus à la grippe espagnole.

Au final, les troupes italiennes et alliées (français et anglais) réussirent à tenir leurs lignes et même à repousser les austro-hongrois. Jusqu’au début du mois de novembre 1918, au moment de la signature de l’armistice, la commune de Rosà a donc été préservée de l’invasion et ses paroissiens n’ont pas eu à fuir. Mais si tel n’avait pas pu être le cas, les registres paroissiaux seraient quand même parvenus jusqu’à nous, grâce au clergé italien qui a toujours pris très au sérieux sa mission de préservation (parfois trop !).

Sources : Associazione Recupero e Salvaguardia Archivi Storici (ARSAS) – http://www.arsas.org/


2 comments to this article

  1. Jean-Michel Girardot

    on 14 août 2016 at 7 h 34 min - Répondre

    Intéressante analyse des registres ! Dommage qu’en France les registres contemporains de la guerre de 1914-1918 ne soient pas disponibles.

    • venarbol

      on 14 août 2016 at 8 h 46 min - Répondre

      venarbol

      C’est vrai, mais il y a tant de choses qui sont disponibles en France et impossibles à consulter en Italie…

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