Les migrations dans la Sérénissime

Des phénomènes de migration saisonnières sont attestés dans la pedemontana dès le XVIIIe siècle. Quatre grandes familles d’activités et quatre zones géographiques étaient essentiellement concernées par ces déplacements temporaires, dont la plupart ne dépassaient pas les limites de la Sérénissime :

  • la production de charbon de bois, qui amenait les familles à gagner vers Pâques des masures en zone forestière pour y vivre six mois environ
  • le travail de la laine, à Padoue et dans sa région
  • la récolte des feuilles de mûrier et le travail de la terre après les moissons, dans la région de Vérone
  • les activités pastorales, qui conduisaient bergers et troupeaux dans la zone de Venise durant l’automne et l’hiver

L’hivernage des troupeaux de bovins, ovins et caprins se déroulait en plaine, sur des terres incultes ou très peu productives, le long des fleuves, dans les zones marécageuses et inhabitables des côtes de l’Adriatique. Les zones les plus prisées étaient Gambarare di Mira, le Lido de Venise, Malamocco, Portogruaro, Càorle… Cette période prenait fin soit le 25 mars, date de l’Annonciation, soit le 23 avril pour la saint Georges. Les animaux et leurs gardiens avaient jusqu’au 31 mai pour gagner les prés de montagne. Ils y restaient à partir du 1er juin, pour une durée de 100 jours. Le 16 juillet, jour de la sainte Carmine, le lait était pesé pour déterminer le prix de location de l’alpage. La fête du 8 septembre sonnait le début de la descente des alpages, qui devait être terminée pour la saint Michel, le 29 septembre. Le chemin de la transhumance empruntait les routes, afin de ne pas endommager les cultures. Des documents datés de 1700 montrent que certains de mes ancêtres ont payé cette année là des droits de location de terres dans la « montagne de Borso ».

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Cette carte montre la localisation des zones d’émigration saisonnière des borsati (en bleu) par rapport à Borso (en rouge). (Augmentez le zoom grâce au bouton « + »)

Les registres se sont parfois faits les témoins de ce mode de vie. C’est ainsi que le registre des décès de Borso comporte la transcription suivante, en date du 24 juin 1836 :

Ce texte nous apprend que : « Pietro Guadagnin, fils des feux Giovanni et Antonia Simoncello né le 4 juillet 1784 et époux de Maria Baccega, est mort le 24 juin 1836 à Trabeseleghe comme le stipule la lettre du prêtre de cette paroisse… Il était de retour des Gambarare… ».

Pietro Guadagnin a donc été victime à Trebaseleghe d’une fièvre qui l’a emporté en 24 heures, alors qu’il était sur le chemin de retour qui le conduisait des pâturages hivernaux de Gambarare à Borso. Trebaseleghe, dans la province de Padoue, se situe en effet sur le chemin entre Gambarare et Borso. Il existe un autre lien entre cette cité et le patronyme Guadagnin : c’est également de là que vient la majorité des ancêtres des familles Guadagnin vivant au Brésil et répertoriées par l’association « familia Guadagnin » (voir « sources »). Cette ville était connue des habitants de la pedemontana qui pratiquaient la transhumance avec les troupeaux et il n’est donc pas impossible que les Guadagnin qui y vivaient aient eu des racines à Borso ou Crespano. Mais à l’heure actuelle, rien ne me permet d’étayer cette hypothèse.

Ce mode de vie imposant de vivre plusieurs mois par an loin de sa maison était sans doute très pénible, et certains habitants de la pedemontana se sont résolus à s’établir de manière définitive dans les environs des grandes cités où ils allaient chercher du travail. Une émigration définitive, mais circonscrite à la Vénétie, a donc peu à peu pris place dès le XVIIIe siècle. La province de Venise en particulier, a vu s’installer certaines familles de Borso, Romano, Semonzo, Crespano… voilà 2 voire 3 siècles. Dans son ouvrage sur l’histoire de Semonzo, Gabriele Farronato constate ainsi qu’au début du XXIe siècle, des patronymes typiques de cette zone, comme Andriollo, Citton, Cosma ou Spezzamonte, sont plus fréquents à Venise qu’à Semonzo.

Cette émigration ancienne dans la province de Venise en provenance de la pedemontana pourrait expliquer la présence actuelle d’une souche de Vedovotto dans la zone de San Dona di Piave, Eraclea, Càorle, Iesolo… La trace la plus ancienne de cette branche que j’ai pu retrouver la situe à La Salute di Livenza (commune de Santo Stino di Livenza) à la fin du XVIIIe siècle. C’est là qu’est né Giovanni Vedovotto, avant d’épouser Domenica Schiavon le 25/10/1813 à San Giorgio di Livenza (commune de Càorle). Ses enfants se sont par la suite installés à Ca’ Corniani et Ca’ Cottoni, des territoires peu distants du centre de Càorle et aménagés au XVIII et au début du XIXe siècles sur d’anciens marécages, pour y développer des activités de production agricole.

Ca’ Corniani au début du XXe siècle

Les « anciens » Vedovotto de Càorle disent que tous descendent de la même branche mais le souvenir d’une possible origine venant de Borso est vague. Ceux de Borso ne savent rien d’une possible émigration de leurs ancêtres vers la côte. Cela ne suffit pas cependant à infirmer l’hypothèse d’un lien, car si ce déplacement a eu lieu voilà deux ou trois siècles, son souvenir a pu se perdre. Comme pour les Guadagnin de Trebaseleghe, il me manque le chaînon qui me permettrait de relier avec certitude ces Vedovotto de Càorle à ma famille de Borso. Mais je continue à chercher…