« Carissima Giulia », Borso 1917

Je dispose de très peu de photographies de mes ancêtres italiens et, pour tenter de combler cette lacune, je visite régulièrement les sites proposant des cartes postales anciennes dans l’espoir de trouver des images de Borso. Malheureusement, il semble que le village de mes ancêtres n’ait pas beaucoup inspiré les photographes. J’avais jusque là trouvé uniquement des images assez kitch, remontant rarement avant la seconde guerre mondiale et ne présentant pas des personnages dans leur quotidien.

Mais récemment, une recherche sur Delcampe me renvoie à une image intitulée « Borso, 1917 ». Je me précipite sur la fonction zoom pour voir la carte postale en gros plan. Elle montre une église qui me fait dire d’emblée « mais ce n’est pas Borso ! ». En effet cette façade surmontée de deux sphères de pierre et d’un étroit fronton triangulaire portant les lettres « DOM » (Deo Optimo Maximo ou « à Dieu très bon, très grand ») ne me dit rien… Pourtant à y regarder de plus près, le clocher et sa girouette en forme de fanion me semblent familiers, tout comme la disposition des deux édifices (En Vénétie le campanile d’une église est rarement accolé à la nef mais plutôt érigé à quelques mètres de là.)

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Vue de l’église de Borso et de son campanile, avant 1910

La comparaison avec une vue actuelle de l’église et de son clocher lève le doute : il s’agit bien de l’église de Borso, mais le bâtiment principal a été modifié depuis la prise de ce cliché. Sur le site de vente en ligne la carte était intitulée « Borso,1917 » car elle a été postée le 9 novembre 1917. Mais si j’en crois les informations relatives à la reconstruction de l’église au début du XXe siècle, cette photographie a été prise avant la première guerre mondiale.

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L’église actuelle de Borso et son campanile

Une église existait à Borso à la fin du XIIIe siècle, elle était répertoriée comme une chapelle de la paroisse de Sant’Eulalia. Ce bâtiment fut gravement endommagé, et son clocher abattu, par le tremblement de terre de la Santa Costanza, le 25 février 1695. Des travaux de reconstruction, terminés entre 1780 et 1790, permettent aux paroissiens de disposer à nouveau de leur église. Mais au début du XXe siècle, l’accroissement de la population rend le bâtiment trop petit. Les travaux débutent en 1902, mais le projet est abandonné en 1904 car des voix s’élèvent pour dire que la nouvelle église sera trop petite et que ses plans sont inadaptés. Suivent alors six années de controverses, jusqu’à ce qu’il soit décidé en 1910 de reprendre les travaux sur un nouveau plan. La première pierre est posée le 12 avril 1910 et la nouvelle église est enfin bénie deux ans plus tard, soit dix ans après les premiers travaux. (Source : Borso del Grappa, la chiesa arcipretale – Bassano del Grappa e dintorni).
Mais une nouvelle façade avait déjà été érigée entre 1902 et 1904, et c’est celle-là que montre la carte postale. La façade actuelle en reprend des éléments, comme les deux colonnes adossées et les deux pilastres au chapiteau ionique, ou les deux niches destinées à accueillir des statues et le tympan de la porte. Par contre, la nouvelle façade se trouve dotée d’un niveau supplémentaire puisque le volume global de la nouvelle église a été revu à la hausse. Les lettres « DOM » sont déplacées au-dessus de la porte. Comme dans l’ancienne façade, le fronton triangulaire est surmonté d’une croix. Si la carte a bien été postée en 1917, la photographie qui figure sur cette carte postale a donc été prise entre 1904 et 1910. C’est l’image la plus ancienne du village de mes ancêtres dont je dispose à ce jour.

Je me suis également intéressée au verso de cette carte. Elle a été envoyée le 9/11/1917 à une demoiselle Giulia Ricchi Bicchi, demeurant dans le centre historique de Florence (Borgo Albizi), par un homme dont le prénom me semble être Leonardo Corrado.

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Carissima Giulia Sto benissimo. Non vi preoccupate di me, se non siamo più dove prima perché vedrete che mi troverò bene. In questi giorni che il telegrafo non funziona e la posta meno che mai sarete stati in pensiero, ma tranquillizzatevi Baci infiniti vostro leonardo Corrado Très chère Giulia Je me porte très bien. Ne vous faites pas de souci pour moi si nous ne sommes plus où nous étions auparavant car vous verrez que j’y suis bien. Durant ces jours où le télégraphe ne fonctionne pas et la poste moins que jamais vous avez dû vous faire du souci, mais tranquillisez-vous. Baisers infinis Votre Leonardo Corrado

Ironie de l’Histoire : le 9 novembre 1917, jour où cette lettre a été postée à Semonzo (frazione dépendant de Borso), est précisément celui de la défaite italienne de Caporetto, à l’issue de la douzième bataille de l’Izonso qui a débuté le 24 octobre. L’armée italienne est mise en déroute par les troupes austro-hongroises. Le général Luigi Cadorna, alors commandant en chef de l’armée italienne, lance un retrait massif de ses troupes vers la ligne de crête du Monte Grappa. Il avait envisagé cette hypothèse dès l’automne 1916, faisant réaliser de grands travaux d’aménagement : création d’une nouvelle route plus large et moins tortueuse que l’ancienne voie pour gagner les sommets, installation de téléphériques pour transporter matériaux et vivres, travaux hydrauliques pour permettre l’alimentation en eau des troupes, creusement sous la roche d’une galerie longue d’1,5 km débouchant sur de nombreux postes d’artillerie et d’observation. J’imagine donc que ce Corrado toscan était l’un des soldats italiens ayant participé à ces travaux d’aménagement, et que cette lettre était peut-être destinée à sa fiancée. En ce 9 novembre 1917 tout est sans doute encore assez calme à Borso, mais l’horreur de la guerre ne va pas tarder à déferler. Dès le 14 novembre, et jusqu’au 21 décembre 1917, les combats feront rage sur l’altiplano d’Asiago et dans le massif du Grappa. Mais la ténacité des Italiens sur leur ligne de défense ne permettra jamais aux Autrichiens de gagner la plaine. Corrado n’a pas signé en indiquant son patronyme et je n’ai pas pu savoir s’il a survécu à la grande guerre ou s’il compte parmi les 650.000 soldats morts pour l’Italie. A-t-il pu retrouver sa « très chère Giulia » ?

edit1 : suite à un commentaire posté ci-dessous, j’ai recherché si un certain Leonardo Ricchi était cité parmi les morts italiens de la grande guerre, et je n’en ai pas trouvé.

edit 2 : ma cousine me confirme que la carte a bien été écrite à un groupe de personnes, et me suggère que le prénom de l’auteur pourrait être plutôt « Corrado ». Effectivement… En tous cas, pas de Corrado Ricchi parmi les morts de la grande guerre répertoriés sur http://www.cadutigrandeguerra.it/

edit 3 : en fin de compte, c’est peut-être à Giulia Bicchi qu’est adressée cette carte postale… Mais pas non plus de Corrado Bicchi mort pour l’Italie.

2 comments to this article

  1. Jean-Michel Girardot

    on 26 juin 2015 at 21 h 40 min - Répondre

    Est-ce qu’en fait ce Leonardo ne s’adresse pas à sa femme et peut-être à ses enfants ? Le « vous » qu’il emploie dans sa carte est bel et bien la 2ème personne du pluriel et n’est pas la forme de politesse. Auquel cas il s’appellerait aussi Ricchi.

    • venarbol

      on 26 juin 2015 at 22 h 04 min - Répondre

      venarbol

      Il n’emploie pas le « lei » de la formule de politesse, mais le « voi » est également utilisé dans ce sens parfois. J’ai pensé qu’il écrivait à une jeune femme, car il a adressé sa carte à la « Signorina Bicchi » (mademoiselle Bicchi) et non pas la « Signora Bicchi »(Madame Bicchi). A moins qu’il ne s’agisse de sa sœur…

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